La neige, pour moi, pure créature parisienne, c’est une heure de jeu dans la rue avant que tout devienne gris et sale.
C’est le chaos, les voitures à l’arrêt, les bus qui patinent.
Depuis l’enfance, je dois garder en mémoire trois ou quatre épisodes neigeux marquants, dont un où je me suis retrouvée coincée derrière un bus incapable de monter une côte.
La montagne en hiver est donc un territoire totalement inconnu.
Un territoire que j’ai longtemps pensé inaccessible pour moi.
Depuis six ans, pourtant, je pars en vacances à la montagne tous les étés.
Instinctivement, je recherchais plutôt l’océan et la chaleur, mais les enfants étaient très demandeurs. Alors je me suis lancée.
La découverte a été progressive.
Le Lubéron.
Les Gorges du Verdon, deux années de suite.
Le Massif central.
Et enfin la grande montagne, la vraie, en Haute-Savoie.
Un coup de cœur immédiat. Pour moi. Pour les enfants.
Des souvenirs forts. Des paysages qui restent.
Chaque année, des activités un peu plus engageantes : parapente, canyoning, randonnées en altitude.
Et cette phrase que je leur répétais, comme une promesse lointaine :
Un jour, je vous emmènerai ici en hiver.
J’avais fixé une échéance très précise.
Pas émotionnelle. Administrative.
La conclusion officielle du divorce.
Début décembre, je signe les papiers.
Quelques jours plus tard, je tombe sur un sujet au journal télévisé : il a neigé abondamment en montagne.
Pour moi, il n’y a aucun doute.
C’est un signe.
Cette année, je tiens ma promesse. Je n’attends pas.
On part.
Pas aux vacances de février.
Pas aux vacances de Pâques.
Cette année, on passe Noël à la neige.
Le gîte est réservé.
On part demain.
Et toutes mes peurs ressurgissent.
Comment conduit-on sur des routes enneigées ?
Je dois déjà négocier chaque année avec la sensation de vertige ; comment vais-je m’en sortir si la neige et le verglas s’en mêlent ?
Une amie me prête sa voiture. J’y vois un geste magnifique, mais aussi une responsabilité supplémentaire.
J’achète l’équipement minimal obligatoire : des chaussettes pour les pneus.
Le propriétaire du gîte me rassure : les routes sont praticables, même pour monter en station.
Et dans le pire des cas, des navettes assurent les trajets quotidiens.
Rien d’insurmontable, objectivement.
Mais il y a aussi tout le reste.
Comment s’organisent les choses sur place ?
Les cours. Le matériel. Les chaussures.
Quelles activités quand on ne skie pas ?
Des questions banales pour qui a connu les sports d’hiver dans l’enfance, et qui me paraissent, vues depuis Paris, presque vertigineuses.
J’avais, je l’avoue, le secret espoir de vivre cette aventure accompagnée par l’homme de mon cœur, skieur émérite, familier de ces paysages.
Mais la réalité de notre histoire rend cela impossible.
Je pourrais renoncer.
Reporter l’échéance. Me dire que ce sera plus simple plus tard, quand je serai mieux préparée.
Mais ce serait mal me connaître.
Depuis des années, sortir de ma zone de confort est devenu un véritable art de vivre.
Faire découvrir le monde à mes enfants aussi.
Pas un monde lisse, sécurisé, parfaitement maîtrisé.
Un monde réel. Avec ses premières fois. Ses peurs. Ses ajustements.
Alors au diable les angoisses.
Vivre, c’est accepter de ne pas tout contrôler.
Vivre, c’est s’autoriser à franchir des territoires que l’on croyait interdits.
Même à presque cinquante ans.
