Vendredi 9 janvier 2026

Veille de week-end.
Pas n’importe lequel.

Historiquement, c’est le week-end.
Celui où, depuis des années, je retrouvais l’homme de mon cœur.

Pas cette année.
À moins d’une visite surprise.
Les retrouvailles n’auront pas lieu.

La vie.

Je suis au café.
Un peu mélancolique.
Un peu excitée aussi, par cette attente latente d’un miracle — malgré tout.

Un homme s’installe à la table voisine, face à moi.
Il me demande de surveiller ses affaires le temps d’un passage aux toilettes.

Je réponds oui, et j’ajoute une blague.
Il ne la comprend pas.
Je parle trop doucement.
Je répète, plus fort.
C’était une blague idiote.
Elle l’est encore plus quand on doit la répéter.

On rit.

À son retour, je fais un compte rendu de mission :
Aucune attaque. J’étais prête à courir si nécessaire.

Il surenchérit.
Il est sympathique.
L’interaction est agréable.
Et surtout, elle me détourne de la nostalgie des week-ends passés.

Le serveur arrive.
Il commande un double déca.

Mais qui prend un double déca à 11 heures ?

Si tu prends un café, prends un vrai café, déjà.
Et cette notion de « double »…
Elle suppose un certain excès.
Une exigence.
Une intensité.

Mais appliquée à un café décaféiné, ça donne quoi ?
Une envie excessive… d’eau chaude colorée ?

Je brûle de me moquer.
Ouvertement.
De railler ce choix.

Au téléphone, il s’étrangle avec le biscuit qui accompagne la boisson.
Il tousse.

C’est fort, le déca. Alors un double !

Ces petits gestes du quotidien, ces petites habitudes,
disent souvent plus sur une personne que tous les discours.

Si ça se trouve, il prend aussi une salade au McDo —
ce que je considère également comme une aberration.
Si tu vas au McDo, prends un burger.
Les salades, c’est un autre terrain de jeu.

Je devrais peut-être arrêter de juger.

Après tout, j’adore le Coca zéro décaféiné…

Honte à moi.

Édit

Quelques minutes plus tard, sa femme l’a rejoint.
Elle a commandé un double expresso.

Tout s’explique.

Jeudi 1 er janvier 2026

Premier jour de l’année.

Une nouvelle année pleine de défis et de promesses s’annonce.

Mais ce matin, je pense à l’année écoulée. 2025 était une année de clôture de cycle, si l’on en croit tous les voyants et autres astrologues.

Je ne peux pas les contredire. C’était mon objectif personnel pour l’année. Et si, je fais le bilan ce matin, je crois que je peux me féliciter.

Après des années de séparation, de flou organisationnel, j’ai enfin divorcé.
Douloureux mais nécessaire.
J’ai perdu beaucoup : une présence que je pensais immuable à mes côtés.
J’ai gagné aussi. Une certaine justice, la reconnaissance que ce que j’ai traversé sur le plan physique et psychologique méritait une compensation.

Aujourd’hui, si la situation est loin d’être apaisée, elle a le mérite d’être codifiée.

Et il y a cette autre histoire. Cet autre homme. Celui qui a bouleversé ma vie sans jamais m’offrir plus que des parenthèses de bonheur.

Cette histoire-là aussi, devait se conclure. Elle l’est partiellement depuis plus de 6 mois. 6 mois de silence. Comme un long sevrage.

Des mois de lutte contre moi-même, contre mes instincts. Des envies de lui, de sa présence, si brulantes que ma raison vacillait.

Et si ces parenthèses, aussi éphémères soient-elles, étaient malgré tout ce qui me maintenait en vie ?
Et si, en me coupant des seuls moments où je me sentais vivante, je faisais fausse route ?

J’ai affronté cette année seule. Sans chercher une échappatoire dans d’autres bras. Sans aucune chaleur humaine. J’ai renié mon corps et ses pulsions. Un choix délibéré. Une anesthésie volontaire. Le prix à payer pour retrouver une forme de liberté.

Une nouvelle année commence. Le passé est clôturé, si ce n’est dans le cœur, au moins dans les faits.

J’ignore si j’ai fait les bons choix. J’ignore si j’emprunte le bon chemin. L’avenir garde jalousement ses secrets.

 Alors en ce matin du premier jour de l’année 2026, je ne peux affirmer qu’une chose : je suis encore debout.

Vendredi 19 décembre 2025

La neige, pour moi, pure créature parisienne, c’est une heure de jeu dans la rue avant que tout devienne gris et sale.
C’est le chaos, les voitures à l’arrêt, les bus qui patinent.
Depuis l’enfance, je dois garder en mémoire trois ou quatre épisodes neigeux marquants, dont un où je me suis retrouvée coincée derrière un bus incapable de monter une côte.

La montagne en hiver est donc un territoire totalement inconnu.
Un territoire que j’ai longtemps pensé inaccessible pour moi.

Depuis six ans, pourtant, je pars en vacances à la montagne tous les étés.
Instinctivement, je recherchais plutôt l’océan et la chaleur, mais les enfants étaient très demandeurs. Alors je me suis lancée.

La découverte a été progressive.
Le Lubéron.
Les Gorges du Verdon, deux années de suite.
Le Massif central.
Et enfin la grande montagne, la vraie, en Haute-Savoie.

Un coup de cœur immédiat. Pour moi. Pour les enfants.
Des souvenirs forts. Des paysages qui restent.
Chaque année, des activités un peu plus engageantes : parapente, canyoning, randonnées en altitude.
Et cette phrase que je leur répétais, comme une promesse lointaine :

Un jour, je vous emmènerai ici en hiver.

J’avais fixé une échéance très précise.
Pas émotionnelle. Administrative.
La conclusion officielle du divorce.

Début décembre, je signe les papiers.
Quelques jours plus tard, je tombe sur un sujet au journal télévisé : il a neigé abondamment en montagne.

Pour moi, il n’y a aucun doute.
C’est un signe.
Cette année, je tiens ma promesse. Je n’attends pas.
On part.

Pas aux vacances de février.
Pas aux vacances de Pâques.
Cette année, on passe Noël à la neige.

Le gîte est réservé.
On part demain.

Et toutes mes peurs ressurgissent.

Comment conduit-on sur des routes enneigées ?
Je dois déjà négocier chaque année avec la sensation de vertige ; comment vais-je m’en sortir si la neige et le verglas s’en mêlent ?
Une amie me prête sa voiture. J’y vois un geste magnifique, mais aussi une responsabilité supplémentaire.
J’achète l’équipement minimal obligatoire : des chaussettes pour les pneus.

Le propriétaire du gîte me rassure : les routes sont praticables, même pour monter en station.
Et dans le pire des cas, des navettes assurent les trajets quotidiens.

Rien d’insurmontable, objectivement.

Mais il y a aussi tout le reste.
Comment s’organisent les choses sur place ?
Les cours. Le matériel. Les chaussures.
Quelles activités quand on ne skie pas ?

Des questions banales pour qui a connu les sports d’hiver dans l’enfance, et qui me paraissent, vues depuis Paris, presque vertigineuses.

J’avais, je l’avoue, le secret espoir de vivre cette aventure accompagnée par l’homme de mon cœur, skieur émérite, familier de ces paysages.
Mais la réalité de notre histoire rend cela impossible.

Je pourrais renoncer.
Reporter l’échéance. Me dire que ce sera plus simple plus tard, quand je serai mieux préparée.

Mais ce serait mal me connaître.

Depuis des années, sortir de ma zone de confort est devenu un véritable art de vivre.
Faire découvrir le monde à mes enfants aussi.
Pas un monde lisse, sécurisé, parfaitement maîtrisé.
Un monde réel. Avec ses premières fois. Ses peurs. Ses ajustements.

Alors au diable les angoisses.
Vivre, c’est accepter de ne pas tout contrôler.
Vivre, c’est s’autoriser à franchir des territoires que l’on croyait interdits.

Même à presque cinquante ans.